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Sermon du cardinal Cañizares Llovera - 3 juillet 2010

Homélie du cardinal Cañizares Llovera, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, à l'occasion des ordinations sacerdotates de la Fraternité Saint Pierre à Wigratzbad.


Chers frères,

Rendons grâce à Dieu, et réjouissons-nous avec l’Eglise en ce jour où il agit au milieu de nous. Sa miséricorde envers nous se manifeste, immense, dans le don par lequel il enrichit aujourd’hui son Eglise : l’ordination de nouveaux prêtres. Aujourd’hui se manifeste la miséricorde du Seigneur, qui se montre spécialement grande envers les hommes à travers cette ordination sacerdotale.

Jésus-Christ, par pure grâce, par le don de son Esprit, a voulu que nous participions de son unique sacerdoce. Par l’imposition des mains et l’onction de l’Esprit-Saint, vous allez être constitués – vous serez – prêtres. Le prêtre que nous devenons par ce sacrement tient son origine, vit, agit et porte du fruit, dans le sacrifice que le Christ offre au Père et qui s’actualise pour toujours par le sacrifice eucharistique pour lequel nous sommes, étant avec le Christ prêtres et victimes. Notre ministère sacerdotal relève donc de la sphère de l’être, il permet au prêtre d’agir en la personne du Christ, et il culmine lorsque le prêtre consacre le pain et le vin, répétant les gestes et les paroles de Jésus lors de la dernière Cène. Par le moyen des prêtres, autres Christ, le Christ est prêtre-victime présent dans notre monde contemporain, Il vit parmi nous et offre au Père le sacrifice rédempteur pour tous les hommes, Il les incorpore dans l’offrande à son Père, et dans son œuvre salvifique.

Devant cette réalité extraordinaire, nous sommes stupéfaits et abasourdis : avec quelle humble condescendance, Dieu a-t-Il voulu s’unir aux hommes ! Si nous sommes émus par la contemplation de l’Incarnation du Verbe, où Il se dépouille de son rang, et s’abaisse en obéissant jusqu’à la mort de la Croix, que pouvons-nous ressentir devant l’autel, où le Christ rend son sacrifice présent dans le temps, par l’intermédiaire des pauvres mains du prêtre ? Il n’y a plus qu’à s’agenouiller et adorer en silence ce grand mystère, non seulement de l’Eucharistie, mais du prêtre que nous sommes. Etre prêtre est pour nous inséparable du sacrifice du Christ, notre prêtrise est configurée par le sacrifice que le Christ offre au Père en oblation pour nos péchés et ceux de tous les hommes, pour la rédemption et la salvation de l’humanité et du monde entier.

Lors de l’ordination sacerdotale, au moment où l’on nous remet le calice et la patène, l’on nous dit : « Reçois l’offrande du peuple saint, pour la présenter à Dieu, considère ce que tu réalises, et imite ce que tu commémores, et rends conforme ta vie au mystère de la croix du Seigneur. »

« Imite ce que tu commémores » : pour cette raison, toute notre vie ne devrait être autre chose qu’une prolongation du sacrifice eucharistique du Christ, unique prêtre : nos gestes, nos paroles, nos attitudes, tout devrait exprimer cet accomplissement de la volonté du Père et ce don inséparable de la vie et de l’amour pour les hommes qui renouvelle l’offrande du Christ : son amour jusqu’à l’extrême pour les hommes, ceux qu’il appelle « siens », ceux qu’il appelle ses « amis ».

Le ministère sacerdotal qui actualise de manière permanente le sacrifice du Christ devrait être vécu avec ce même esprit d’oblation, de dévouement, de sacrifice personnel, pour tout dire avec les attitudes et les sentiments mêmes du Christ, prêtre souverain et éternel, à l’image du Bon Pasteur auquel, par la vertu de l’imposition des mains et l’onction, nous sommes sacramentellement configurés.

Tout en nous, chers frères qui allez être ordonnés prêtres, ou qui l’êtes déjà, devrait être expression de cette offrande, de cette oblation, et de cette obéissance au Père, et de cette qualité pastorale qui aboutit au don de la vie, du corps et du sang. La qualité pastorale qui nous donne l’identité de prêtres, présence sacramentelle du Christ Bon Pasteur, inonde tout du sacrifice du Christ qui est par là centre et racine de toute la vie du prêtre. De telle sorte que nous devons nous efforcer, avec l’aide indispensable du Saint-Esprit, à reproduire en nous-mêmes ce qui s’accomplit sur l’autel du sacrifice.

Il ne s’agit pas là d’un aspect de la vie sacerdotale parmi d’autres, mais du lien qui exprime de manière éminente notre union avec le Christ, et la signification de toute notre vie sacerdotale et de notre relation avec les fidèles. A partir de là la vie du prêtre ne peut être autre que celle du Christ. Nous ne pouvons pas nous contenter d’une vie médiocre. Bien davantage : une vie sacerdotale médiocre ne va pas ; jamais elle ne devrait être estimée suffisante, encore moins dans les temps actuels où il est si nécessaire de montrer la réalité de ce que nous sommes, et donner ainsi raison de l’espérance qui nous anime.

Nous ne pouvons nous contenter de moins que d’être des saints. Le prêtre doit être comme le Christ, il doit être saint. Le sacerdoce que j’ai est celui du Christ, auquel je participe, et celui-ci est saint. « Faites ce que je fais. » Le sacerdoce auquel je participe est toujours saint. Je n’ai pas d’autre solution : je dois être saint, d’une sainteté qui doit être spécifique en moi, la sainteté sacerdotale. Et cette sainteté qui oblige à être comme Lui a une caractéristique : être comme Lui sur l’autel, victime, prêtre et hostie.

Nous ne pouvons pas nous limiter à l’obligation fondamentale d’être des saints, de saints prêtres par notre proximité physique de notre contact avec le Christ : nous devons chercher beaucoup plus loin, dans la participation ontologique à l’être sacerdotal du Christ, prêtre éternel et souverain. La mission du Christ, prêtre unique, souverain et éternel, et notre façon d’être présence sacramentelle du Christ, éternel et souverain prêtre, sont à la base de la sainteté sacerdotale. Nous ne pouvons pas vivre notre sacerdoce, ni parler du sacerdoce ministériel et sacramentel comme si c’était quelque chose d’ajouté à notre propre existence. Au contraire, c’est quelque chose qui configure entièrement et qui identifie la personne du prêtre.

Ontologiquement, nous sommes – nous sommes ! – prêtres par l’imposition des mains, d’autres Christ, présence sacramentelle du Christ prêtre. Nous pouvons dire en toute exactitude que nous sommes seulement prêtre, toujours prêtre, et en tout prêtre. On ne change pas l’être, et l’actuelle conformité à ce que nous sommes ne devrait jamais dévier. Le prêtre, autre Christ, par la participation sacramentelle à son sacerdoce, doit être un autre Christ, dans sa manière de vivre, dans sa vie comme Lui, de cet être sacerdotal.

En abordant la réalité certes complexe de la vie du prêtre dans notre monde d’aujourd’hui, on recourt jusqu’à plus soif à des études sociologiques du milieu où il vit, à l’analyse des facteurs culturels qui l’influencent, à l’analyse psychologique de ses instincts et de ses réactions. Mais disons-le avec vaillance et avec une évangélique liberté : cela ne prend pas en compte la dimension christologique de cette problématique, ni cette irréductible urgence : toute forme d’existence sacerdotale doit avoir un contenu profond, pur, vibrant et sans altération, le Christ connu, le Christ vécu, le Christ communiqué. C’est seulement ainsi que la définition du Sacerdos, alter Christus, le prêtre, autre Christ, sera exacte en reliant les deux extrêmes, autre Christ par l’ordination sacerdotale, avec toute sa dimension d’être et ses pouvoirs, et autre Christ par l’imitation de ses vertus sacerdotales : être comme Lui, comme le Christ.

La dignité sacerdotale constitue un être avec toutes les conséquences que cela entraîne, ses pouvoirs ministériels, et elle comporte aussi ses exigences sacrées de sainteté. Nous ne pouvons être en contradiction avec Dieu, avec l’Eglise et avec notre conscience. Etre d’autres Christ, être comme Lui par notre être sacerdotal et nos pouvoirs ministériels – c’est moi qui baptise, le Christ baptise ; c’est moi qui absous, le Christ pardonne – cela exige une sainteté telle qu’elle puisse correspondre à cette dignité, au-dessus de celle des laïcs ; et cette sainteté qui par amour nous rend semblables à Lui, comme Lui obéissants, comme Lui humbles, comme Lui doux, comme Lui charitables, réclame d’être disponibles à travers un sain et saint ascétisme sacerdotal. Il faut évangéliser, il faut être saint, ce sont l’endroit et l’envers d’une même réalité sacerdotale. Ou mieux encore, il faut une sainteté évangélisatrice, une évangélisation qui sanctifie, l’une et l’autre inséparables.

C’est le sens de cette année sacerdotale que nous avons conclue il y a quelques jours en la fête du Sacré Cœur de Jésus : en ces temps si durs il faut la sainteté sacerdotale, plus qu’en des temps plus anciens, non pour faire, mais pour être. Etre saint, c’est évangéliser, être saint, c’est vivre de la vie même du Christ, premier et suprême Evangélisateur et Evangile.

Chers frères, chers aspirants au sacerdoce, il faut être des saints, de grands saints, tout de suite saints. Etre saints, parce que Dieu le veut. De grands saints, parce que c’est ce qu’exige la dignité sacerdotale et chrétienne. Tout de suite saints, vous autres séminaristes et aspirants au sacerdoce, parce que devant l’être lorsque vous serez prêtres, il ne vous reste jusque-là que peu de temps !

Si vous n’êtes pas saints, pourquoi être prêtres ? Et si vous êtes déjà prêtres, pourquoi ne pas être saints ? Cette vocation que vous avez, il faut la suivre, il faut être saints. Parce qu’elle nous appelle à être des saints. C’est l’avenir, la clef de tout : le Christ, l’Evangile, le sacerdoce.

Voilà le chemin, voilà la solution. Sans la sainteté sacerdotale, tout est tiré vers le bas. Nous sommes tous appelés à la sainteté. Que Dieu nous concède de rendre contagieuse l’immense joie qu’Il nous fait sentir quand nous vivons une vie sacerdotale sainte. La sainteté est de tous et pour tous. Combien nous devrions nous encourager les uns les autres à la sainteté sacerdotale ! En vérité nous ne devrions perdre aucune occasion pour nous mobiliser et nous stimuler fraternellement pour cela. Vous, prêtres, vous qui allez l’être : à votre participation au sacerdoce du Christ, saint et éternel, la plus haute après la maternité divine de Marie, devra correspondre la plus haute sainteté morale. Cet ancrage dans l’union avec Dieu, dans l’intimité de l’amitié avec le Christ – vous êtes mes amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai donné à connaître – amitié avec Jésus, échange avec Jésus, voilà le résumé de tout.

Etre amis de Jésus : c’est penser à Lui, parler de Lui, L’aimer, accomplir sa volonté jusque dans le plus minime des détails, en répondant toujours avec la grande parole de Gethsémani : Fiat, qu’en tout soit faite sa volonté. Ainsi en soit-il de notre vie et de notre ministère sacerdotal, consacrés à la sainteté sacerdotale, apôtres de la sainteté et singulièrement de la sainteté sacerdotale, en un moment qui plus est où la vocation universelle à la sainteté est pressante et urgente : que Dieu vous le concède, comme il nous concède le sacerdoce ; que Dieu, par l’intercession de la Vierge Marie, Mère du Christ, éternel et souverain Prêtre, nous le concède.

Amen.

+ Antonio cardinal Cañizares Llovera

(Traduction non officielle de Jeanne Smits)


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