sommaire

Les instruments de perfection

Introduction

La pratique des bonnes œuvres est une nécessité fondamentale de la vie chrétienne. Dieu, en créant l’homme, ne l’a pas mis d’emblée en possession du bonheur éternel auquel il l’a destiné : il l’a placé sur la terre afin, dit la Sainte Écriture, qu’il y travaillât [Gen. II, 15]. Or, ce terme travailler, ne saurait s’entendre ici dans un sens matériel : à proprement parler, Adam et Ève n’avaient pas à cultiver le Paradis terrestre pour en tirer leur subsistance… mais ils devaient, de par la volonté divine, accomplir un certain travail spirituel, afin de mériter le royaume des cieux.

La loi du travail, ainsi fixée à l’homme dès l’état d’innocence, s’impose doublement à lui depuis la chute originelle qui l’a réduit à la nécessité de gagner son pain à la sueur de son front ; s’il lui faut peiner pour tirer de la terre la nourriture dont son corps a besoin, il lui faut un travail bien plus laborieux encore pour débarrasser son âme des ronces que le péché y fait naître et pour acquérir les vertus qui en sont la parure.

Ce travail se ramène tout entier à l’accomplissement des bonnes œuvres. De celles-ci, de leur nombre, de leur qualité dépend la sentence que le juge suprême portera sur chaque homme au dernier jour, avec la mesure de gloire ou de châtiments qui l’accompagneront. Notre-Seigneur l’a dit en termes exprès : Le Fils de l’homme viendra dans la gloire de son Père, avec ses Anges : et alors il rendra à chacun selon ses œuvres [S. Matth. XVI, 27]. Il l’a répété à saint Jean dans la vision mystérieuse de l’Apocalypse : Voici que je viens pour rendre à chacun selon ses œuvres [XX, 12]. Lorsqu’il décrit à ses disciples la scène du Jugement dernier, il leur montre, dans la pratique des bonnes œuvres, la matière essentielle de l’examen auquel chacun sera soumis ; il dira aux bons : Venez, les bénis de mon Père, car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais nu et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venu à moi [S. Matth. XXV] ; tandis qu’il dira aux réprouvés : Éloignez-vous de moi, maudits, car j’ai eu faim, et vous ne n’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire, etc.

La doctrine qui proclame ainsi la nécessité absolue des œuvres, violemment attaquée par Luther, aux origines de la Réforme, sous le prétexte qu’il suffit de croire pour être sauvé, a été proclamée avec toute la clarté possible par le Concile de Trente, dans son magnifique décret sur la justification. « Nul, dit en substance celui-ci, ne peut se flatter d’être sauvé par la foi seule. Mais il faut que les bonnes œuvres coopèrent avec la foi, si nous voulons assurer notre justification, accroître nos mérites, acquérir la vie éternelle… Il faut que, mortifiant notre chair et prenant en main les armes de la justice, nous progressions sans cesse de vertu en vertu [Session VI, c. 10. Denzinger, 803 et suiv.]. »

On le voit par ce témoignage, la pratique des bonnes œuvres est indispensable et pour se sauver et pour avancer dans le chemin de la perfection. Quiconque désire se sanctifier, devenir meilleur, s’élever dans les voies spirituelles, doit être assuré qu’il ne peut progresser qu’en les recherchant et les multipliant.

Or, ceci étant établi, que veut-on dire exactement quand on parle de bonnes œuvres ? L’expression est un peu vague : faute d’en savoir délimiter exactement l’extension et préciser la compréhension, on s’expose à vivre dans une crainte perpétuelle de ne pas faire son devoir et à laisser perdre des occasions multiples d’avancer vers Dieu.

Le Patriarche saint Benoît a donc rendu un immense service, non seulement à ses disciples, mais au peuple chrétien tout entier, lorsqu’il a consacré le chapitre IV de sa Règle à dresser le tableau des bonnes œuvres. Il a consigné là en 72 formules brèves, bien frappées, faciles à retenir, toute la substance de la morale chrétienne et de la perfection évangélique, tout ce qu’il est opportun à l’homme de savoir pour sanctifier ses actions, pratiquer les vertus, acquérir la gloire éternelle.

Le chapitre est intitulé : Quels sont les instruments des bonnes œuvres. Nous expliquerons bientôt le sens de cette expression. Mais voici d’abord, pour ceux de nos lecteurs qui n’auraient point en mains le texte de la Règle, la liste que dresse saint Benoît :

1. Premier instrument : avant toutes choses, aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force. — 2. Ensuite le prochain comme soi-même. — 3. Ensuite, ne point tuer. — 4. Ne point commettre l’adultère. — 5. Ne point faire de vol. — 6. Ne pas convoiter. — 7. Ne pas porter de faux témoignage. — 8. Honorer tous les hommes. — 9. Et ce qu’on ne voudrait pas se voir fait à soi-même, ne pas le faire à autrui. — 10. Se renoncer soi-même pour suivre le Christ. — 11. Châtier son corps. — 12. Ne pas rechercher les délices. — 13. Aimer le jeûne. — 14. Soulager les pauvres. — 15. Vêtir celui qui est nu. — 16. Visiter les malades. — 17. Ensevelir les morts. — 18. Secourir ceux qui sont dans la tribulation. — 19. Consoler les affligés. — 20. S’éloigner des actes du siècle. — 21. Ne rien préférer à l’amour du Christ. — 22. Ne pas satisfaire sa colère. — 23. Ne pas se réserver un temps pour la vengeance. — 24. Ne pas avoir de dol dans le cœur. — 25. Ne pas donner une fausse paix. — 26. Ne pas se départir de la charité. — 27. Ne pas jurer, de peur de se parjurer. — 28. Dire la vérité, de cœur comme de bouche. — 29. Ne point rendre le mal pour le mal. — 30. Ne faire d’injustices à personne, mais supporter patiemment celles qui nous sont faites. — 31. Aimer ses ennemis. — 32. Ne pas maudire ceux qui nous maudissent, mais bien plutôt les bénir. — 33. Soutenir persécution pour la justice. 34. Ne pas être superbe. — 35. Ni grand buveur de vin. — 36. Ni gros mangeur. — 37. Ni grand dormeur. — 38. Ni paresseux — 39. Ni murmurateur. — 40. Ni détracteur. — 41. Mettre en Dieu son espérance. — 42. Ce que l’on verra de bien en soi, le rapporter à Dieu, non à soi-même. — 43. Le mal, au contraire, savoir qu’on l’a fait de soi-même et le réputer sien. — 44. Craindre le jour du jugement. — 45. Redouter l’enfer. — 46. Désirer la vie éternelle de toute l’ardeur de son âme. — 47. Avoir tous les jours la mort présente devant les yeux. — 48. Veiller à toute heure sur les actions de sa vie. — 49. En tout lieu, tenir pour certain que Dieu nous voit. — 50. Quant aux pensées mauvaises qui adviennent à l’âme, les briser incontinent contre le Christ. — 51. Et les manifester au père spirituel. — 52. Garder sa bouche de tout propos mauvais ou pernicieux. — 53. Ne pas aimer à beaucoup parler. — 54. Ne pas dire de paroles vaines ou qui ne portent qu’à rire. — 55. Ne pas aimer le rire trop bruyant ou trop fréquent. — 56. Entendre volontiers les lectures saintes. — 57. Vaquer fréquemment à la prière. — 58. Confesser chaque jour à Dieu dans la prière, avec larmes et gémissements, ses fautes passées, en mettant d’ailleurs ses soins à se corriger du mal en lui-même. — 59. Ne pas accomplir les désirs de la chair, haïr sa volonté propre. — 60. Obéir en tout aux préceptes de l’Abbé, lors même (ce que Dieu détourne !) qu’il agirait autrement, se souvenant de ce commandement du Seigneur : Ce qu’ils disent, faites-le ; mais ce qu’ils font, gardez-vous de le faire [S. Matth. XXIII, 3]. — 61. Ne pas vouloir être appelé saint avant de l’être ; mais l’être d’abord, en sorte qu’on le dise avec plus de vérité. — 62. Accomplir chaque jour, par ses œuvres, les préceptes de Dieu. — 63. Aimer la chasteté. — 64. Ne haïr personne. — 65. N’avoir ni jalousie, ni envie. — 66. Ne pas aimer à contester. — 67. Fuir l’élèvement. — 68. Respecter les anciens. — 69. Aimer les plus jeunes. — 70. Prier pour ses ennemis, dans l’amour de Jésus-Christ. — 71. Se remettre en paix avant le coucher du soleil avec ses contradicteurs. — 72. Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu.

Tels sont, ajoute saint Benoît, « les instruments de l’art spirituel ». L’ensemble de ces formules constitue un memorandum complet du chemin de la perfection. Chacune d’elles est prodigieusement riche de doctrine et susceptible d’un nombre illimité d’applications. Le commentaire que l’on en trouvera dans le présent ouvrage n’a d’autre dessein que d’aider le lecteur à en pénétrer le sens, à les méditer, afin de les mettre en pratique et ainsi de se sanctifier. Pour les interpréter, nous avons cherché toujours, autant que possible, à expliquer « l’auteur par l’auteur », et nous avons demandé la pensée de saint Benoît, avant toutes choses, aux passages similaires de la Règle. Cela fait, nous n’avons pas craint d’en illustrer le développement par des citations prises chez tous les maîtres de la vie spirituelle, nous proposant ainsi d’en rehausser le caractère universel et transcendant. Le code dressé par saint Benoît n’est pas la résultante de circonstances plus ou moins accidentelles ; il est, non pas le produit « d’un temps, d’un milieu, d’un pays », mais le résumé pratique de la doctrine de l’Évangile. À travers les lignes de saint Benoît, c’est la voix du Maître, de Celui qui s’est proclamé lui-même « l’Unique Maître », que nous avons cherché à entendre. Bien loin de vouloir opposer la discipline de Notre Bienheureux Père à d’autres écoles de spiritualité, nous nous sommes efforcés de montrer, par des citations prises aux auteurs les plus divers, que tous les vrais maîtres de la vie parfaite, qu’ils s’appellent saint Augustin, saint François d’Assise, saint Thomas, saint Bonaventure, saint Ignace ou sainte Thérèse, parlent au fond le même langage ; et que sous les divergences apparentes de leurs enseignements, divergent ces auxquelles s’arrêtent les esprits superficiels, l’homme qui cherche Dieu n’a pas de peine à reconnaître la vérité toujours une, telle que l’a révélée Jésus-Christ.

Rien n’est donc moins particulariste que le traité que nous offrons ici au public : comme le Prologue de notre Règle, il s’adresse à tous ceux qui, las du siècle et de ses vanités, veulent revenir vers le « Père des miséricordes ». Écrit sous le signe du beau mot de « Pax », qui est la devise de l’ordre bénédictin, il voudrait aider toutes les âmes inquiètes à établir, en elles et autour d’elles, le règne de la paix, de cette paix que le monde cherche en vain sans la pouvoir trouver, mais que le Christ a promise à ceux qui le suivent avec un cœur droit.

Dom de Monléon


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