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L’amour du prochain



Deinde, proximum tamquam teipsum.

Et le second est semblable au premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. [S. Matth. XXII, 39] Il faut remarquer, dans ce passage, que Notre-Seigneur ne dit pas : Et le second est égal…, mais : semblable. Le divin Maître ne commande pas d’aimer le prochain de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces. Dieu seul en effet a le droit d’être aimé ainsi. Dieu seul peut exiger cette effusion, ce don total de notre être, parce que Lui seul est vraiment digne d’amour : Tu solus sanctus, tu solus Dominus, tu solus Altissimus. Une sage prudence, au contraire, doit gouverner la charité envers le prochain. « La charité elle-même devient dangereuse, si elle passe la mesure, dit saint Jérôme. Celui qui aime quelqu’un doit considérer la nature et les qualités de celui qu’il aime et ne pas le chérir plus qu’il ne le mérite. Car si les justes bornes de la charité se trouvent dépassées, ni l’un ni l’autre, ni celui qui est aimé ni celui qui aime, ne seront exempts de péché. »

En conséquence, toute affection déréglée, tout attachement qui sort de la mesure et de la discrétion, doit être banni de la vie spirituelle. Mais comment connaître cette mesure, comment sauvegarder la discrétion ?

Notre-Seigneur lui-même nous a marqué la règle à suivre, et cette règle, c’est l’amour de nous-mêmes. Diligere sicut seipsum. L’amour de nous-mêmes servira comme d’étalon à l’amour du prochain. L’amour de nous-mêmes !… Cependant les saints, les maîtres de la vie spirituelle ne cessent de prêcher la haine de soi-même : « Domine Jesu, disait saint Augustin en son magnifique langage, noverim te, noverim me ;… ut oderim me et amem te : Que je vous connaisse, et que je me connaisse ! afin que je me haïsse et que je vous aime. » Sainte Catherine de Sienne pose, à la base de son enseignement, la haine de soi, disant qu’il n’y a pas d’autre voie pour aller au ciel que de se perdre soi-même. Et n’est-ce pas là d’ailleurs le propre langage de l’Évangile : Celui qui vient à moi, et qui ne hait pas son père, sa mère… et jusqu’à sa propre âme, ne saurait être mon disciple [S. Luc XIV, 6].

Comment unir deux contraires ? comment concilier deux préceptes en apparence si opposés ? comment s’aimer soi-même et se haïr tout à la fois ?

Il faut savoir que chaque homme porte en lui deux cités, deux principes de vie, deux vouloirs, deux amours : il cache d’une part au fond de lui-même ce « quelque chose de divin » pressenti déjà par les Philosophes grecs, et, d’autre part, son propre « moi ». S’aimer soi-même, c’est aimer l’image de Dieu sur laquelle la Sagesse Incréée modela nos premiers parents [Gen. I, 26], c’est aimer le sceau divin dont notre âme est marquée et qui la prédispose à la joie éternelle [Ps. IV, 7]. S’aimer soi-même, c’est aimer cette âme faite pour s’unir aux chœurs des Anges et chanter avec eux la gloire du Dieu vivant…, pauvre âme, hélas ! qui vit ici-bas emprisonnée dans la matière et déchirée par les passions ; pauvre âme que nous privons d’aliments et de lumières, que nous traitons avec une injustice de tous les instants, donnant tous nos soins, toutes nos préoccupations, toutes nos tendresses à ce corps de chair qui ne cesse de convoiter contre l’esprit et de nous entraîner vers la mort !

S’aimer soi-même, c’est choisir – encore – les intérêts de l’âme plutôt que ceux de la vie présente, préférer son avancement spirituel à tous les plaisirs terrestres ; c’est choisir – toujours – pour cette âme, Dieu comme fin à atteindre, Dieu comme Bien suprême à posséder.

Se haïr soi-même, c’est détester sa volonté propre, ce « moi » égoïste et superbe qui, se prenant pour le centre du monde, ne songe qu’à s’élever en abaissant les autres, à se glorifier lui-même, à satisfaire ses appétits, sans souci du bon plaisir de Dieu et de sa gloire ; ce « moi » qui engendre en nous le trouble, le péché, tous les maux, et nous conduit à la damnation.

Ainsi toute la vie spirituelle consiste à savoir à la fois s’aimer et se haïr soi-même.

Mais si s’aimer soi-même, c’est vouloir pour son âme la possession du Souverain Bien, aimer son prochain comme soi-même, c’est vouloir pour ce prochain le même Bien. On voit par là comment le second commandement est semblable au premier : car, n’aimant rien en nous que l’image céleste, le sceau divin, c’est Dieu que nous aimons en nous. Et si, dans la personne du prochain, nous savons aimer, non pas telles ou telles qualités physiques, non pas la puissance de la pensée, ou le charme de la conversation : si nous aimons seulement l’âme faite à la ressemblance de Dieu, rachetée par le sang du Christ, ornée de la grâce, des vertus et des dons du Saint-Esprit : ce sera Dieu encore que nous aimerons en lui.

Alors l’amour du prochain ne sera pas l’amour de la créature. Bien loin de se jeter à la traverse de notre amour pour Dieu, il se fondra avec ce dernier, il en sera le complément positif qui, nous gardant de toute illusion, nous permettra de réaliser, par des œuvres effectives, le précepte : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces.

C’est pourquoi le divin Maître a fait de la charité envers le prochain son commandement à lui [S. Jean XV, 12], le signe auquel se reconnaîtront ses véritables disciples. Aussi les instruments qui vont suivre ne seront-ils qu’un développement de celui-là, de ce précepte unique, qui porte en lui la Loi et les Prophètes. Il n’existe pas de commentaire plus éloquent de l’enseignement de Notre-Seigneur sur ce point que les paroles, rapportées par saint Jérôme, de saint Jean devenu vieux. Si les chrétiens d’Orient ont appelé « Chrysostome », c’est-à-dire « Bouche d’Or », un autre saint Jean dont ils voulaient célébrer l’éloquence, quel surnom auraient-ils donné au quatrième Évangéliste, à celui qui disait : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, si celui-là avait eu besoin d’un surnom, s’il n’avait été déjà le disciple que Jésus aimait ? Aucun homme ne saurait dire l’enchantement où sa parole plongeait ses auditeurs :… mais, maintenant, devenu très vieux, saint Jean ne parlait plus. Le fleuve d’or qui coulait de ses lèvres s’était arrêté, et quand on portait à l’assemblée des chrétiens l’Apôtre presque centenaire, il se bornait à répéter, en manière d’homélie : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » À la fin, dit saint Jérôme, les disciples, attristés d’entendre toujours les mêmes paroles, lui demandèrent : « Maître, pourquoi dites-vous toujours cela ? » Et lui, de leur faire cette réponse vraiment digne de Jean : « Parce que c’est le commandement du Seigneur, et qu’à lui seul, il suffit. »


Dom de Monléon


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