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L’amour de Dieu



(Suite de la lecture de Dom de Monléon : Les instruments de perfection)

Primum instrumentum : In primis, Dominum Deum diligere ex toto corde, tota anima, tota virtute.

Primum instrumentum. Pour « l’ouvrier » spirituel l’amour de Dieu doit être en effet le premier des instruments. C’est le levier qui fera passer toute son activité du domaine naturel dans le surnaturel. Une œuvre n’est bonne que si elle a pour principe le désir de plaire à Dieu, c’est-à-dire l’amour. C’est dans cet amour que l’âme du chrétien puise la force d’obéir aux commandements, et l’âme du religieux celle d’embrasser la voie des conseils. Quand la nature recule devant les difficultés de la tâche, quand la susceptibilité se révolte devant les humiliations, les abaissements, les persécutions qu’il faut accepter pour aller à la Vie, c’est dans l’amour que le vrai disciple du Christ cherchera le ressort dont il a besoin. C’est dans l’amour que les Martyrs ont trouvé le fondement de leur force ; les Apôtres, l’aiguillon de leur zèle ; les Confesseurs et les Vierges, le soutien de leurs vertus. Si nous demandons à sainte Thérèse comment elle a renouvelé la vie contemplative et porté aux quatre coins du monde la radieuse lumière du Carmel réformé ; si nous demandons à saint François Xavier, ce grand conquérant spirituel, quel a été l’instrument de ses victoires ; si nous demandons à tant d’autres saints le moyen qui assura le succès de leurs œuvres, tous, tous diront que leur principal moyen, leur « premier instrument », ce fut l’amour. Aussi bien, Notre-Seigneur, avant de confier à saint Pierre le gouvernement de son Église et de l’envoyer à la conquête de l’univers, lui posa cette seule question : « Simon Joannis, diligis me ? Simon, fils de Jean, est-ce que tu m’aimes ? » [S. Jean, XXI, 16] Il ne lui dit pas : Simon, sauras-tu prêcher ? Es-tu prêt à tous les labeurs, à toutes les discussions ? Pourras-tu supporter la prison, les verges, les croix ?… Mais il lui dit simplement : « Simon, fils de Jean, est-ce que tu m’aimes ? »…

Diligere, aimer. Remarquez que, dans ce mot, il y a eligere, choisir. L’amour que Dieu attend de nous, en effet, est un amour d’élection. Parmi tout ce qui se présente à elle et qu’elle pourrait désirer, la volonté, cette faculté supérieure de notre âme, pour unique objet de ses affections, choisit Dieu. Elle le choisit, comme l’épouse du Cantique, entre mille [Cant. V, 10], lui redisant sans cesse avec le Psalmiste : « Qu’est-ce qui m’importe dans le ciel, si ce n’est Vous ? Et qu’ai-je désiré sur la terre, sinon Vous ? » [Ps. LXXII, 25]

Ce dessein arrêté de préférer Dieu à tout autre objet est le principe de la charité. Mais le péché originel ayant soustrait à l’empire de la raison les puissances inférieures de notre âme, celles-ci, accoutumées à chercher leur bonheur dans les créatures, opposent à cette détermination de la volonté des résistances dont il ne finit pas s’étonner. Les personnes qui souffrent de trouver dans les bas-fonds de leur âme de profondes répugnances à se porter vers le souverain Bien doivent se pénétrer de cette considération, si elles veulent résister au découragement. Dieu nous demande avant toutes choses notre volonté. Les théologiens expriment cette vérité, en disant que nous devons aimer Dieu d’un amour « appretiative summo », en ce sens que, le préférant à tout autre bien, nous devons être prêts à tout abandonner, à tout sacrifier pour lui ; mais non pas nécessairement d’un amour « intensive summo », en ce sens que l’affection ressentie pour certaines créatures peut, en fait, pénétrer davantage notre sensibilité.

La « conversion des mœurs » a précisément pour objet de soumettre les puissances inférieures et de les amener à consentir, de gré ou de force, au choix fait par la volonté. Il en résulte ce « combat spirituel » auquel s’engage quiconque vient servir le Christ, Christo vero Regi militaturus.

Ex toto corde, tota anima, tota virtute. Précisons brièvement le sens de ces trois mots, dans lesquels Notre Bienheureux Père a résumé les diverses formules employées par l’Écriture pour énoncer le premier commandement.

En demandant tout le cœur et toute l’âme, Dieu rappelle à l’homme que les deux éléments dont il est composé, l’élément corporel et le spirituel, doivent s’unir dans l’hommage rendu à sa Majesté infinie. Le corps n’est désigné que par sa partie la plus noble, le cœur, dont l’amour est la fonction propre. Si le cœur aime, il diffusera l’amour avec le sang, dans toutes les parties du corps, il propagera sa ferveur dans l’être tout entier. S’il n’aime pas, c’est en vain que les lèvres prononceront les paroles ardentes des Psaumes, que les genoux fléchiront, que les mains lèveront vers le ciel des gestes suppliants. Ce peuple, dit Notre-Seigneur, m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi [S. Matth. XV, 8].

Il faut aimer de toute son âme. Considérons un instant, dit saint Thomas, les rapports du corps avec l’âme : nous voyons celui-là appeler celle-ci de toutes ses forces. Sans elle, il n’est qu’une masse de chair informe. Est-elle entrée en lui ? il ne vit, ne sent, ne se meut que par elle. Et quand il l’a perdue, il se décompose et retourne au néant. Or, cette affection du corps pour l’âme est l’image de celle que l’âme doit éprouver pour Dieu. « Dieu, continue d’une façon charmante le Docteur Angélique, est en quelque sorte l’âme de l’âme, s’il est permis d’employer des termes impropres. Ô mon âme, songes-tu que tu es une âme, c’est-à-dire une sorte de corps spirituel ? Tu vois, par la façon dont le corps t’aime, comment tu dois toi-même aimer ton âme, c’est-à-dire Dieu. » Appelle-le de toutes tes forces, car, sans lui, tu n’as ni forme ni beauté. Quand enfin il sera venu à toi, ne vis que par lui, ne juge que par lui, ne te meus qu’en lui. Et sache bien que si tu venais à le perdre, tu ne serais plus que mort, pourriture et infection.

Enfin il faut aimer Dieu ex tota virtute, c’est-à-dire en allant jusqu’au bout de notre capacité d’aimer. La vertu, selon les philosophes, est le rendement suprême d’une faculté, virtus est ultimum potentiæ. Chacune de nos facultés, en effet, chacune de nos « puissances », est capable d’un effort plus ou moins grand. Un homme qui se promène, par exemple, ne demande à sa puissance motrice qu’un travail modéré. Un homme qui fuit, au contraire, porte l’effort de cette même puissance à son extrême limite, il court, il « se meut » de toutes ses forces. C’est ainsi que notre cœur, c’est ainsi que notre âme, doivent aimer Dieu. La seule mesure de l’amour de Dieu, c’est de l’aimer sans mesure. Si quelqu’un donc veut embrasser le chemin de la perfection, qu’il se jette à corps perdu dans cet amour, car c’est là seulement qu’il trouvera le vrai bonheur :

« Ô âme heureuse, s’écrie sainte Catherine de Gênes, âme heureuse qui as joui de cet amour ; tu ne peux plus goûter ni voir autre chose, car ceci est vraiment ton pays, le pays pour lequel tu as été créée ! Ô très doux amour non connu, quiconque t’a goûté ne peut plus exister sans toi ! Ô homme ! toi qui es créé pour cet amour, comment pourras-tu te contenter sans lui ? Comment pourras-tu être en repos, comment vivras-tu ? Tu trouves en lui tout ce qui se peut désirer, et avec une si extrême satisfaction, qu’on ne saurait l’exprimer ni se la figurer. Celui-là seul qui l’éprouve peut en comprendre quelque chose. Ô Amour ! En toi sont rassemblées toutes les joies et toutes les saveurs, en toi tous les désirs sont satisfaits ! Celui qui saurait bien exprimer ce que ressent un cœur embrasé de l’amour de Dieu ferait fondre ou se briser tous les autres cœurs, quand même ils seraient plus durs que le diamant et plus obstinés que le démon. »


Dom de Monléon


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