sommaire

De la discrétion


Chapitre préliminaire
où l’on recherche pourquoi Notre Bienheureux Père a dressé un tableau, non pas des « bonnes œuvres » mais de leurs instruments.

Le mot « instrument », instrumentum, désigne en général tout ce qui sert à exécuter un ouvrage, unde aliquid construimus, dit saint Isidore de Séville. Et cette définition ne saurait être restreinte aux objets matériels, tels qu’une scie ou un marteau. Cicéron déjà, considérant les ressources que la nature humaine trouve en elle-même pour aller à la connaissance du vrai, parlait des « instruments » nombreux donnés à l’homme pour acquérir la sagesse : instrumenta multa habet homo ad adipiscendam sapientiam.

Le Prologue de la Sainte Règle parle du moine comme d’un ouvrier – operarius – au service de Dieu. Dans le chapitre Ive, saint Benoît compare la vie spirituelle à un art, un métier qui s’exerce dans le cadre du monastère : comme tout art, dès lors, elle demande un apprentissage, une méthode, des principes, des moyens, des « instruments » adaptés à l’objet qu’elle poursuit. Telle est bien d’ailleurs la pensée de Cassien, dont on connaît la profonde influence sur notre législateur monastique : « Un artisan, dit-il, s’empresse à se procurer les instruments qui concernent sa profession », non dans le simple désir de les posséder, mais afin, grâce à eux, de passer maître dans l’art dont ils sont les moyens. « Ainsi les jeûnes et les veilles, la méditation des Écritures, la nudité, le dépouillement de toutes richesses, ne sont pas la perfection, mais les instruments de la perfection. Ils ne constituent pas la fin de ce grand art, ils ne sont que les moyens par où l’on y parvient. »

Cette dernière phrase répond à la question que nous cherchons à résoudre. Les soixante-douze préceptes énoncés au chapitre IV de la Règle ne possèdent pas, par eux-mêmes, une valeur nécessaire et absolue, ils n’ont pas en eux-mêmes raison de fin. Leur emploi est subordonné à l’objet que poursuit le religieux, c’est-à-dire à son avancement spirituel. L’abstinence, l’aumône, la visite des malades, ne sont pas inévitablement de « bonnes œuvres » : employées mal à propos, elles deviendront aussi dangereuses qu’un ciseau dans les mains d’un enfant. Leur valeur, elles la tirent tout entière de la pensée qui les dirige, et de la volonté qui les accomplit. Or cette pensée doit avoir une intention pure, cette volonté doit être gouvernée par la discrétion.

« Qu’un homme jeûne au pain et à l’eau tous les jours, dit le Père de Saint-Jure, qu’il donne tous ses biens aux pauvres et qu’il convertisse par ses prédications tous les pécheurs, s’il fait cela par vanité, toutes ces grandes et magnifiques actions perdent leur lustre ; et au lieu de rendre la personne bonne et digne de récompense, elles la rendent méchante et passible de supplice. »

Notre-Seigneur loua la pauvre veuve qui apportait deux deniers au trésor du temple, encore que son aumône fût la moindre de toutes ; car il considérait, non la valeur de son présent, mais la droiture de son intention. Au contraire, il se montrait sévère envers les Pharisiens, malgré leur fidélité aux moindres observances, parce qu’il lisait l’hypocrisie dans leur cœur. L’Évangile nous donne encore la même vérité à entendre, quand il dit : Deux femmes seront ensemble à la meule ; l’une sera prise et l’autre sera laissée [Matth. XXIV, 41]. Entendez : deux âmes s’exerceront aux mêmes œuvres ; l’une sera prise, et l’autre sera laissée, parce que l’intention de la première était droite, celle de la seconde ne l’était pas.

On voit, par ces quelques exemples qu’il serait aisé de multiplier, combien il est important d’agir en toutes choses avec un cœur droit, ne recherchant que la gloire de Dieu et l’accomplissement de son adorable volonté. Or, la première condition à réaliser pour conserver sans cesse cette intention pure, c’est de soumettre tous ses actes à une sage discrétion.

La discrétion est moins une vertu que la mère des vertus, en ce sens, dit saint Bernard, « qu’elle tempère et dirige les vertus, ordonne les affections et règle les mœurs. Supprimez-la, et la vertu devient vice ». Elle met en toutes choses équilibre et mesure, elle est par excellence la gardienne de l’ordre.

L’ordre est la grande loi du monde, l’expression unique et totale de la Volonté de Dieu, le sceau marqué par le Créateur sur l’œuvre sortie de ses mains. La langue grecque – langue de la Sagesse, disaient les scolastiques – exprime par le même mot, kosmos, et l’univers lui-même, et l’harmonie qui préside à la somme de ses mouvements. Toute tendance vers une discipline, vers une organisation, vers une hiérarchie porte en soi un reflet de l’intelligence divine, tandis qu’à l’opposé, l’Enfer est par essence l’empire du désordre, le chaos.

La pensée de saint Benoît est profondément imprégnée de cette notion, et chaque page de la Règle manifeste le souci constant de disposer toutes choses selon une sage ordonnance. D’ailleurs le chemin de la perfection pourrait se résumer tout entier dans l’amour de l’ordre, dans le désir de voir se réaliser en tout lieu, en tout temps, en toute créature, le plan divin.

Or c’est à cela que veille la discrétion. Maîtresse des vertus, elle prévient tout écart et tout excès. Elle instruit la charité de l’ordre à suivre dans ses libéralités et ses affections. Elle empêche l’humilité d’être vile, l’obéissance de devenir obséquieuse. Elle garde la crainte du désespoir, comme l’espérance, de la présomption. Elle adoucit la gravité, humanise la mortification, éclaire d’un sourire le visage de l’austérité. Elle montre que l’on peut être économe sans être avare, pauvre sans être sordide, bienveillant sans être pusillanime, ferme sans tomber dans l’entêtement. Elle fixe les droits réciproques du corps et de l’âme : elle enseigne qu’il y a un temps pour manger et un temps pour jeûner ; un temps pour veiller et un temps pour dormir ; un temps pour parler et un temps pour se taire ; un temps pour les larmes et un temps pour la joie ; un temps pour travailler et un temps pour prier. Elle seule connaît l’étroit chemin qui mène au royaume de Dieu, angusta via quæ ducit ad vitam ; chemin difficile que bordent, à droite et à gauche, deux pentes également glissantes. À droite, celle de l’orgueil, sur laquelle on s’engage insensiblement quand on cherche la perfection dans les singularités et les mortifications extraordinaires, que l’autorité de l’Abbé n’a pas ratifiées : « Car, dit saint Benoît, tout ce qui se fait sans la permission du Père spirituel sera mis au compte de la présomption et de la vaine gloire, non du mérite. » À gauche, c’est la pente du relâchement, de la tiédeur, de la négligence, sur laquelle glissent les religieux qui, commençant par mépriser les petites observances, en viennent peu à peu à violer les points essentiels de leurs Constitutions et finissent dans les pires désordres.

Aussi les Pères du désert, que l’on pourrait croire, de prime abord, exclusivement soucieux de grandes mortifications corporelles, avaient-ils grand soin de poser, à la base de leur ascèse, la vertu de discrétion. Tel était en particulier l’enseignement du grand saint Antoine, le père de la vie cénobitique. Il disait avoir assisté, dans sa longue carrière, à des chutes bien lamentables parmi les pénitents du désert ; il avait vu des frères pratiquer durant des années les plus grandes mortifications et tomber ensuite dans des désordres scandaleux ; or toujours, c’est au manque de discrétion qu’il attribuait leurs illusions et leur ruine.

Cassien rapporte à ce sujet l’exemple du moine Héron, qui fit grande impression sur sainte Thérèse. Ce solitaire avait vécu durant cinquante ans dans le désert de Scété, pratiquant la plus rigoureuse abstinence et gardant comme personne le secret de sa solitude. Mais dans cet amour même de la pénitence et de la retraite, il dépassa la mesure : chaque année, seul de tous les habitants du désert, il se refusait à prendre part au repas commun qui était de tradition parmi nos Pères, pour le jour de Pâques, de crainte qu’en mangeant avec les autres un peu mieux qu’à son ordinaire, il ne parut se relâcher de l’idéal embrassé. Cet orgueil fut le piège où il tomba.

Le démon se présenta à lui sous les traits d’un Ange et lui persuada de manifester sa vertu en se précipitant tête première dans un puits, l’assurant qu’il ne se ferait aucun mal. Le malheureux le crut sur parole et se jeta dans le vide… On le trouva au fond à demi-mort, et il fallut bien des efforts pour le ramener au jour. Il expira peu après. Le pire est qu’il ne voulut point reconnaître sa faute, et l’on eut grand’peine à obtenir de l’Abbé Paphnuce que sa dépouille ne fût traitée comme celle des suicidés.

La discrétion est l’antidote souverain contre les excès et les égarements de l’amour-propre. Elle est la mère de toutes les vertus, comme ce dernier est le père de tous les vices. Tandis qu’il porte l’homme à se mettre en avant et à se faire valoir, elle lui apprend à s’effacer et à déférer au sentiment des autres. Se soumettre constamment aux ordres des supérieurs, aux usages établis, aux avis raisonnables des égaux ou des inférieurs, tel est en effet le moyen d’acquérir cette vertu, qui ne règne que par un perpétuel renoncement à la volonté propre. Mais on ne saurait faire assez d’efforts pour l’obtenir : car c’est avec elle que l’on trouvera le véritable esprit de saint Benoît, dont elle domine et tempère en quelque sorte toute la Règle. C’est elle, selon la parole de Cicéron rapportée plus haut, qui enseignera aux philosophes l’usage des instruments mis à leur disposition pour acquérir la Sagesse, aux philosophes, à ceux qui méritent vraiment ce nom, dans son sens exact ; aux amants de la Sagesse véritable, à ceux qui se font les disciples assidus de la Sagesse incarnée, du Verbe fait chair, du Seigneur Jésus.

Avant de terminer ce chapitre, nous voudrions répondre encore à une objection que l’on pourrait nous faire touchant le sens que nous avons donné au mot instrument. Comment, dira-t-on, concilier cette interprétation avec le premier instrument qui va nous être présenté, savoir, l’amour de Dieu ? Cet amour n’est-il pas nécessairement une bonne œuvre ? Comment pourrait-il devenir inutile ou même nuisible à l’ouvrage de notre sanctification ?

Il faut répondre à cela que l’amour de Dieu lui-même peut être l’objet de grandes illusions. Certaines personnes s’imaginent aimer Dieu par-dessus tout : mais elles l’aiment en réalité pour les consolations qu’elles en espèrent, sans aucun souci de sa gloire ni même de leur salut. Voici ce qu’écrit à ce sujet la Bienheureuse Angèle de Foligno :

« L’amour de Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est armé de discernement, il va à la mort ou à l’illusion ; s’il n’est discret, il court à une catastrophe… Celui qui aime Dieu uniquement pour être préservé de telle ou telle douleur accidentelle, n’est pas dans un ordre parfait : car il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, qui cependant doit être aimé avant tout et pour lui-même… (Il y en a qui aiment Dieu) parce qu’il dispose du pardon et du paradis ; mais ils ne se soucient pas de lui-même ; ils l’aiment uniquement pour qu’il les garde du péché et de l’Enfer. D’autres l’aiment pour avoir des consolations et des douceurs spirituelles ; d’autres, pour être aimés de lui ;… d’autres, parmi les lettrés, aiment Dieu pour recevoir le sens, la science et l’intelligence de l’Écriture ; parmi les illettrés, pour savoir parler des choses de l’esprit ; mais ils ne songent ni à la gloire de Dieu, ni à leur salut, Ils veulent qu’on les aime et qu’on les considère ; il aiment la spiritualité afin de prendre place parmi ses héros… ils ne songent qu’au profit et la réputation ; ils aiment l’obéissance la pauvreté, la patience, l’humilité extérieure et toutes les vertus, afin de dépasser les autres, afin d’être les premiers ; ressemblent à Lucifer qui fit tout ce qu’il fit pour avoir la première place. »

On peut en dire autant de l’amour du prochain : cet amour tombe dans l’excès et dans le défaut s’il n’est armé d’une profonde discrétion.
Il serait aisé de multiplier les citations analogues. Nous n’insisterons pas davantage et nous passerons à l’étude successive de chacun des Instruments.


Dom de Monléon


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