La Bible trahie

Parue en août 2001, la « Bible Bayard » a connu un succès commercial certain : à l’automne dernier, on comptait déjà plus de 120000 exemplaires vendus. Reçue avec enthousiasme par certains, avec méfiance pour les autres, la « Bible Bayard » a suscité ces derniers mois de nombreuses polémiques. C’est Mgr Paul-Marie Guillaume, exégète, et surtout évêque de Saint-Dié (Vosges) qui, le premier, a mis en garde les catholiques contre cette nouvelle version de la Bible. Son jugement est formel : « La Bible Bayard n’est pas une bible chrétienne, encore moins une bible catholique ». Dès le 21 juin 2001, Jean Madiran relayait les critiques de Mgr Guillaume par une série d’éditoriaux du quotidien « Présent ». Quant à Daniel Raffard de Brienne, qui a consacré de passionnantes études à la question des traductions de la Sainte Ecriture, il jugeait que la version Bayard tend « à éliminer toute référence à la vie surnaturelle ». Plus récemment, Dom Gérard y voyait une bible « de saveur moderniste » (Lettre aux amis du Monastère Sainte-Madeleine, octobre 2002).

Ces critiques tranchent avec l’avis louangeur de la Commission doctrinale des évêques de France. Composée de sept évêques dont un cardinal, cette commission est un organe officiel de l’épiscopat français. A ce titre, elle en engage la responsabilité. Quel est donc son jugement sur la nouvelle bible ? Elle « reconnaît que l’appareil critique, comportant introductions, notes et glossaire, permet d’inscrire cette traduction dans la tradition vivante de la foi catholique ». En conséquence, la Commission doctrinale « en encourage la lecture ». Allons donc au texte lui-même…

Dom Gérard, dans l’article précité, donne ce petit florilège : il relève des expressions dans la traduction du texte sacré qui sonnent comme une profanation tant elles « bravent l’honnêteté ». Par exemple, en Lévitique 21, 20, l’accès au sacerdoce est interdit à l’homme aux « c….. concassées ». Ailleurs, à la demande des juifs réclamant un miracle, Jésus répond : « Plutôt crever ». En S. Matthieu, au chapitre 5, « bienheureux les doux » devient « joie des tolérants »… On pourrait multiplier ces exemples de ce que Jean Madiran a appelé « une traduction en un français charabia et cra-cra badaboum ». Mais l’essentiel n’est pas là. Le pire est dans les notes, l’appareil critique qui accompagne la traduction en bas des pages et qui, pourtant, est invoqué par la Commission doctrinale pour classer la « Bible Bayard » dans « la tradition vivante de la foi catholique ». Voyons quelle foi nous prêchent ces notes. Au sujet de Notre-Seigneur, elles conduisent au moins à deux conclusions : les paroles de Jésus sont inventées, et la vie de Jésus tient du roman.

L’authenticité des paroles de Notre-Seigneur est clairement mise en doute : une note nous explique que les scribes qui rédigent les évangiles s’attachent à « interpréter, raconter, faire  parler Jésus-Christ ». Pour cela, « ils utilisent l’ensemble des Ecritures, chacun suivant ses compétences ». Ils mettent à contribution « toute la richesse culturelle de tout le Proche-Orient ancien ».

Puisque les scribes  « font parler Jésus », une conséquence s’impose : sa vie tient pour une large part du roman. L’Evangile selon saint Marc n’est ainsi que l’œuvre d’  « un auteur inconnu auquel la tradition de Marc ». Ce scribe « a l’idée de se servir des traditions dont il dispose en les organisant sur le modèle du déroulement d’une existence humaine » ; « il les dispose de façon telle qu’elles deviennent paroles actuelles du Christ pour sa communauté qui vit une crise majeure, liée aux persécutions dont souffre l’Eglise de Rome ». Dans cette perspective, il organise « son choix des textes » et « les modifications qu’il leur fait subir ». Ce sont « les besoins de ses frères et sœurs dans la foi » qui dirigent son œuvre, « et non pas le souvenir d’un Jésus qu’il n’a jamais rencontré ».

Sera-ce mieux avec saint Matthieu ? Que non pas. Là encore, c’est un « scribe inconnu ». Son évangile est bien sûr tardif, écrit vers 80-85 ( sic !), c’est-à-dire bien loin des évènements qu’il prétend raconter. Ces événement, il ne les connaît pas. Lui aussi écrit « à partir de traditions qu’il retravaille savamment » et là-encore, il fait parler Jésus, il « fait prononcer au Galiléen des paroles que, croit-il, le ressuscité des années 80 veut voir adresser à sa communauté d’Antioche » ; « il attribue au guérisseur de jadis des gestes que seul peut accomplir celui que la foi proclame Seigneur ». Bref, tout cela est bien subjectif, on est pas très loin de la pure fabulation …

Les auteurs de la « Bible Bayard » nous aident donc à nous dégager d’une lecture trop dogmatique de la Bible. Ils le font souvent très explicitement. Par exemple au sujet de l’annonciation, l’ange qui n’est plus que « le messager » annonce à Marie : « une force du Très Haut te couvrira d’ombre » (élégante traduction !)… On lit en note : « il serait anachronique d’y voir l’Esprit-Saint, la troisième personne de la divine trinité, selon la définition dogmatique ultérieure ». Autre note éclairante : au sujet des « frères de Jésus » (Mc 3, 31), on nous explique qu’  « on peut entendre par là que Marie et Joseph ont eu plusieurs enfants ».

Arrêtons-là nos citations. Jean Madiran tire de ses études la conclusion suivante : « Ainsi, par la Bible Bayard et par la Commission doctrinale de l’épiscopat, la crédibilité des évangiles est radicalement disqualifiée ». « Jésus de l’histoire », le galiléen véritable et dont on ne sait pas grand chose d’après les auteurs de la Bible nouvelle n’est pas « Christ de la foi », celui que « font parler » les scribes évangélistes. Voilà l’horrible thèse qui sous-tend toute la « Bible Bayard ». Devant ce massacre et devant  la détresse des fidèles catholiques, Dom Gérard dit que « nous aurions envie de crier sinon de hurler »… Alors à ceux qui conseillent de seulement souffrir en silence, sans rien dénoncer de l’apostasie immanente qui nous afflige, il réplique en citant sainte Catherine de Sienne, et nous unissons notre voix à cette protestation de foi : « Ah ! assez de silence ! criez avec mille langues ! je vois qu’à force de silence le monde est pourri ! ».

Abbé François Pozzetto

Directeur de l’œuvre des Retraites

Article paru dans "L'Appel de Chartres" de Janvier 2003