La Passion selon Mel Gibson

par l'abbé Alban Cras, fssp

 

« De même que des multitudes avaient été saisies d’épouvante à sa vue, car il n’avait plus figure humaine,
et son apparence n’était plus celle d’un homme, de même des multitudes de nations seront dans la stupéfaction ;
devant lui des rois resteront bouche close,
pour avoir vu ce qui ne leur avait pas été raconté,
pour avoir appris ce qu’ils n’avaient pas entendu dire
».

(Isaïe 52,14-15)

 

J'ai vu le film dimanche soir et n'en suis pas encore remis. Pour moi c'est plus qu'un film, c'est une expérience spirituelle, une mise en image saisissante du linceul de Turin, une extraordinaire contemplation de la Passion, dans le genre de l'effort que demande St Ignace de Loyola dans les Exercices spirituels. 

Marie-Noëlle Tranchant le remarque dans sa critique parue dans le Figaro du 31 mars 2004 :

Dans ses Exercices spirituels, saint Ignace de Loyola recommande de se représenter telle ou telle scène de l'Evangile, de s'y rendre attentif, de s'y engager. C'est ce que fait Mel Gibson dans La Passion du Christ, à la fois oeuvre d'art et méditation très personnelle d'un croyant : il mobilise son imagination créatrice pour entrer dans le mystère d'iniquité et de salut qui est au coeur de sa foi chrétienne. Il le fait avec son tempérament coléreux, sa culture américaine, son style âpre, brutal, grandiloquent et outrancier parfois, qui peut rebuter, mais qui va très au-delà de l'émotion immédiate pour conduire à une vision puissante et dangereuse du drame unique qui se joue, annoncé en épigraphe par la citation du prophète Isaïe : «C'est par ses blessures que nous sommes guéris.»

Le message du film est clair, c'est celui que l'Eglise cherche à nous communiquer chaque année par la Semaine sainte. Il est double :

- le péché est vraiment grave, vu ce qu'il a coûté au Seigneur qui l'a assumé pour prendre notre place. La flagellation surtout nous montre les ravages que le péché fait dans les âmes. Le corps supplicié de Jésus est l'image de l'âme blessée par le péché. Parallèle que le film rend effrayant.

- le Christ nous aime d'un amour fou, une "passion" qui devrait davantage nous bouleverser. Quand il se relève après la première partie de la flagellation, ou quand il reprend sa Croix en disant à Marie : "Vois, je fais toutes choses nouvelles", on comprend qu'il le fait pour nous, pour moi.

Ce message qui est celui du christianisme prend avec le film une force et un réalisme qui nous sautent au visage.

            Il y a certes quelques limites. Personnellement je n'ai pas aimé la musique, genre "Gladiator", les ralentis trop hollywoodiens, les quelques effets spéciaux. Mais ces critiques sont mineures face à tout ce qui est magistralement réussi : la qualité de l'interprétation, la rigueur de la reconstitution historique, et surtout la finesse du traitement psychologique des personnages : Pilate parfaitement compris, Hérode gluant de vérité, Satan androgyne et terrifiant... Mais le film tourne au chef d'oeuvre avec le personnage de Marie, sublime de force et de compassion. Qui n'a pas pleuré quand elle se jette sur Jésus en disant "Je suis là" ? Et pourtant elle ne le retient pas, ne s'agrippe pas à Lui : elle a compris la nécessité de la Passion. A la descente de croix, c'est la Piéta de Michel-Ange. L'actrice juive qui joue Marie s'appelle Maia Morgenstern. "Morgenstern" en allemand signifie "Etoile du Matin", ce qui est un des vocables utilisés dans les Litanies pour désigner Marie. L'étoile du matin, c'est celle de la Résurrection. Au pied de la Croix, Marie est justement la seule à croire à la Résurrection. 

Autre élément : les parallèles avec l'Ancien Testament sont un peu trop subtils pour le spectateur moyen mais vraiment très beaux. Par exemple Jésus rampe en se tordant pour se mettre sur la croix : cela rappelle le serpent du péché originel, dont il vient réparer le crime, et surtout le célèbre psaume 22 : « Et moi je suis un ver et non un homme, l’opprobre des hommes et le rebut du peuple » (Ps 22,7). Après le film il est indispensable de relire les prophéties d’Isaïe, annonçant sept siècles avant la Passion les tourments subis par le Serviteur souffrant. 

Enfin je retiens l'excellent lien fait pendant tout le film entre Cène-Croix-Messe. Le pain servi à la Cène est recouvert d'un tissu et dévoilé par Jésus : aussitôt on passe au pied de la Croix où Jésus est dénudé. Ensuite on voit Jésus élever le pain, et aussitôt on voit la Croix s'élever du sol... L'emploi génial de l'araméen permet comme le latin à la messe de mettre une distance, une séparation, donc une atmosphère sacrée. Et les sous-titres dans le film, c'est la traduction dans le missel à la messe... 

Désormais on se rappellera plus souvent en communiant que "hostie" signifie "victime". La messe est le renouvellement non-sanglant du sacrifice de la Croix : sous la douceur du rite, il y a ce que nous voyons dans le film. Certes le Christ aujourd'hui ressuscité ne meurt plus, il est glorieux, mais son sacrifice nous est rendu présent. On comprend mieux le reproche de Julien Green aux chrétiens sortant de la messe du dimanche : vous parlez du temps qu'il fait alors que vous descendez du Golgotha ! 

Que dire sur la polémique dans les médias ? C'est logique, la Croix restera toujours une folie scandaleuse. Mais le plus étonnant, c'est l'attitude incompréhensible de bien des évêques français. Voilà trois ou quatre ans qu'on ne parle plus que de l'Islam. Un film sort au moment de la Semaine sainte, occasion rêvée de parler de la Passion du Christ pour les hommes et de la nécessité de changer de vie pour répondre à son amour... Et l'archevêque de Marseille parle de film blasphématoire ! Heureusement ce n’est pas le cas de son voisin de Toulon, pour qui « le film de Mel Gibson, malgré quelques limites, se présente au public français peu coutumier du genre, comme un support efficace d'évangélisation, voir de première catéchèse qu'il serait incongru d'ignorer ». 

La critique principale porte bien souvent sur la violence du film. Vous lirez ce qu'en écrit ci-dessous Michel de Jaeghere. Pour certains évêques, cette violence rappelle les temps doloristes où on ne voyait dans la Passion que la souffrance. Aujourd'hui on ne voudrait voir que l'amour. Il faut tenir les deux : Jésus a voulu souffrir, par amour. Il y a le sacrifice intérieur, l'offrande amoureuse et le sacrifice extérieur, l'holocauste brutal. Il est vrai que par moment la torture est insoutenable, mais c'est une épreuve bénéfique, car on ne peut qu'en sortir bouleversé et plein d'une reconnaissance éperdue pour Jésus. Comme il l'a dit à Ste Angèle de Foligno, "ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée". Notre rédemption s'est bien faite par surcompensation, et dans une violence inouïe, qui fait que St Thomas d'Aquin affirme qu'aucun homme ne pourra jamais souffrir autant que le Christ. Aujourd'hui dans les églises les croix sont absentes des autels, ou bien très stylisées. Le film nous rappelle les fondements oubliés du christianisme. Comme le reconnaît le P. Vallin, secrétaire de la Commission doctrinale des évêques français: « Ce témoignage rude interroge à coup sûr la foi des chrétiens français, victimes d’un probable affadissement de leur vision du Christ ».  

Mgr Rey, évêque de Fréjus-Toulon : « Cette cruauté exposée sans détour à l'écran reproduit fidèlement les brutalités subies par le Christ, telles que les connaissances actuelles scientifiques, historiques et archéologiques nous permettent de les reconstituer. On ne peut accuser Mel Gibson de faire de la Passion autre chose qu'elle n'est : la mise à mort qui est infligée à Jésus ! Le réalisateur n'invente rien. Le supplice encouru ramène inexorablement le spectateur à la prophétie d'Isaïe concernant le Serviteur Souffrant "Il était sans beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eut séduit… Maltraité, il s'humiliait, il n'ouvrait pas la bouche, comme l'agneau qui se laisse mener à l'abattoir" (Is 53). L'apôtre Paul n'a-t-il pas toujours présenté la croix comme un scandale ! (1Cor1,23). »

Pour conclure, voici quelques mots extraits de la "Lettre aux prêtres" du Pape, pour le Jeudi saint 2004 :

"Face à cette réalité extraordinaire, nous demeurons étonnés et éblouis: comme est grande l'humilité d'un Dieu qui se penche vers l'homme et qui a voulu ainsi se lier à lui ! Si nous sommes saisis d'émotion devant la Crèche en contemplant l'incarnation du Verbe, que pouvons-nous éprouver devant l'autel où, par les pauvres mains du prêtre, le Christ rend présent dans le temps son Sacrifice ? Il ne nous reste qu'à nous agenouiller et à adorer en silence ce grand mystère de la foi".
            et ce passage de la Lettre de l'archevêque d'Atlanta à ses diocésains :

"La Passion est un enseignement, terrible à contempler et magnifique. Mais, en acceptant cet enseignement, et en l'intégrant dans notre propre vie, nous approfondirons notre foi dans le but suprême de la venue du Christ parmi les hommes : Sa victoire sur la mort, notre mort, "... pour donner sa vie en rançon pour la multitude". Puisse ce film splendide, véritable cadeau de Dieu, nous aider à apprendre ce que nous avons besoin de savoir. Puissent nos célébrations de Carême et de Pâques, cette année, nous apporter, en abondance, contrition, repentir et une nouvelle espérance dans la puissance de Jésus-Christ pour nous sauver et nous donner la vie éternelle".

On a accusé Mel Gibson de violence gratuite. On est moins délicat d'ordinaire, et il n'y a pas longtemps que certains célébraient la représentation d'un viol de treize minutes comme un miracle de création artistique. Mais quelle violence fut moins gratuite que celle qui fut subie, acceptée par le fils de Dieu pour le rachat de nos péchés ? Si elle nous choque, c'est peut-être que nous avons pris l'habitude de ce que la Passion du Christ, la flagellation, le couronnement d'épines, la crucifixion soient pour nous des mots vidés de sens. Nous les répétons sans réaliser pleinement ce qu'ils signifient. L'Eglise interdisait autrefois les représentations de la Croix qui oblitéraient les marques de la souffrance du Crucifié. Nous avons oublié le Christ de douleurs de Mathias Grünewald, nous nous satisfaisons du Christ libérateur de Salvador Dali : sur la Croix, il semble avoir déjà ressuscité.

Dans un monde saturé d'images de violence et de détresse, la croix du Christ a cessé de nous apparaître pour ce qu'elle est : l'instrument du plus douloureux et du plus infamant des supplices, "scandale pour les Juifs, folie pour les païens" (Corinthiens 1,22), l'autel du sacrifice sanglant qui a assuré la rédemption du monde et que perpétue de façon non sanglante le sacrifice de la messe (comme le suggère dans le film un flash-back associant la Croix à la dernière cène dans une parfaite conformité à la théologie définie par le concile de Trente). Or cette violence est pour les Chrétiens le signe même de leur espérance : c'est elle qui leur fait comprendre qu'il n'est pas de crime dont le châtiment du Juste n'ait valu l'expiation. C'est à son aune que se mesure l'amour du Christ. C'est elle aussi qui rend si vaine la recherche des responsables de sa mort sur la Croix : par le caractère unique, exceptionnel du martyre pardonné, consenti par celui qui a dit "Aimez vos ennemis", elle nous fait sentir que ce qui fait pleuvoir les coups sur les épaules de la victime, peser la Croix sur son dos, couler le sang sur son front, ce n'est pas la méchanceté des Romains ou l'infidélité des Juifs, ce sont les nôtres.

Michel de Jaeghere

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Marie : « Je suis là ! »
Jésus : « Vois, je fais toutes choses nouvelles ».