Les souffrances morales du Christ

par le Cardinal Newman (1801-1890)

 

 

 

    En cette heure si redoutable (…), le Sauveur du monde se mit à genoux, rejetant les garanties de Sa divinité, écartant malgré eux Ses anges prêts à répondre par myriades à Son appel, ouvrant Ses bras et découvrant Sa poitrine pour S'exposer dans Son inno­cence à l'assaut de l'ennemi - d'un ennemi dont le souffle était une pestilence, dont l'embrassement était une agonie. Il était là à genoux, immobile et silencieux, tandis que l'impur démon enveloppait Son esprit d'une robe trempée dans tout ce que le crime humain a de plus haïssable et de plus atroce, et qui se resserrait autour de Son cœur ; tandis qu'il envahissait Sa conscience, pénétrait dans tous les sens, dans tous les pores de Son esprit, et étendait sur Lui sa lèpre morale, jusqu'à ce qu'Il Se sentît presque devenu tel qu'Il ne pouvait être, tel que Son ennemi aurait voulu le faire devenir. 

    Quelle fut Son horreur lorsque, Se regardant, Il ne Se reconnut pas, lorsqu'Il Se sentit pareil a un impur, à un détestable pécheur, dans sa perception aiguë de cet amas de corruptions qui pleuvaient sur Sa tête et ruisselaient jusqu'au bas de Sa robe ! Quel fut Son égarement lorsqu'il vit que Ses yeux, Ses mains, Ses pieds, Ses lèvres, Son cœur étaient comme les membres du méchant et non plus comme ceux de Dieu ! Sont-ce là les mains de l'Agneau immaculé de Dieu, naguère innocentes, mais rouges à présent de dix mille actes barbares et sanguinaires ? Sont-ce là les lèvres de l'Agneau, ces lèvres qui ne prononcent plus ni prières, ni louanges, ni actions de grâce, mais que souillent les jurons, les blasphèmes et les doctrines démoniaques ? Sont-ce là les yeux de l'Agneau, ces yeux que profanent les visions malignes et les fascinations idolâtres pour lesquelles les hommes ont abandonné leur adorable Créateur ? 

    Ses oreilles retentissent du bruit des fêtes et des combats ;  Son cœur est glacé par l'avarice, la cruauté et l'incrédulité ; Sa mémoire même est chargée de tous les péchés commis depuis la Chute dans toutes les régions de la terre : de l'orgueil des anciens géants, de la luxure des Cinq Villes, de l'endurcissement de l'Egypte, de l'ambition de Babel, de l'ingratitude et du mépris d'Israël. Qui ne connaît la torture d'une idée fixe qui revient et revient sans cesse, quoi qu'on fasse pour la chasser, et qui nous obsède à défaut de pouvoir nous séduire ? ou d'un phantasme écœurant et odieux qui ne nous appartient en aucune manière, mais qui s'est imposé du dehors à notre esprit ? ou d'une connaissance fatale, acquise ou non par notre faute, mais dont nous donnerions un grand prix pour être débarrassé sur-le-champ et à jamais ? Voici les ennemis qui se pressent autour de Vous par millions, ô mon Sauveur ! qui s'abattent sur Vous en troupes plus nombreuses que la sauterelle, le ver du palmier, ou ces plaies de grêlons, de mouches et de grenouilles envoyées contre Pharaon. Tous les péchés des vivants, des morts, et de ceux qui ne sont pas encore nés, des damnés et des élus, de Votre peuple et des peuples étrangers, des pécheurs et des saints, tous les péchés sont là.

Et Vos bien-aimés sont là eux aussi : Vos saints, Vos élus, Vos trois apôtres Pierre, Jacques et jean, non pour Vous consoler, mais pour Vous accabler, « lançant la poussière contre le ciel » comme les amis de Job, et entassant des malédictions sur Votre tête. Ils sont tous là, hormis une créature ; une seule créature n'est plus là, une seule ; car Elle, qui n'a jamais eu part au péché, Elle seule pourrait Vous consoler, et c'est pourquoi Elle n'est pas là. Elle viendra près de Vous quand Vous serez sur la Croix, mais au jardin Elle restera éloignée de Vous. Elle a été Votre compagne et Votre confidente pendant toute Votre vie, Elle a échangé avec Vous les pures pensées et les saintes méditations de trente années ; mais Son oreille virginale ne saurait saisir, ni Son cœur immaculé concevoir ce qui s'offre à présent à Votre vue. Il n'y avait que Dieu qui pût porter ce fardeau ; Vous avez parfois présenté à Vos saints l'image d'un seul péché tel qu'il apparaît à la lumière de Votre Face, l'image d'un péché véniel, non pas mortel; et ils nous ont dit que ce spectacle faillit les tuer, qu'en vérité il les aurait tués s'il n'avait été aussitôt écarté de leur regard. 

    La Mère de Dieu, malgré toute Sa sainteté, ou plutôt à cause de Sa sainteté, n'aurait pu supporter la vue d'un seul de ces innombrables suppôts de Satan qui Vous entourent. En vérité, c'est la longue histoire d'un monde, et il n'y a que Dieu qui en puisse supporter le poids. Espoirs déçus, vœux rompus, lumières éteintes, avertissements dédaignés, occasions manquées ; innocents trompés, jeunes gens endurcis, pénitents qui retombent, justes accablés, vieillards égarés ; sophismes de l'incroyance, emportement des passions, opiniâtreté de l'orgueil, tyrannie de l'habitude, ver rongeur du remords, fièvre des soins mondains, angoisse de la honte, amertume de la déception, affres du désespoir; telles sont les scènes cruelles, pitoyables, déchirantes, révoltantes, détestables, insanantes qui, toutes ensemble, s'offrent à Lui. Et les faces hagardes, les lèvres convulsées, les joues enflammées, le front sombre des victimes volontaires de la rébellion sont sur Lui, sont en Lui. Elles remplacent auprès de Lui cette paix ineffable qui n'a pas cessé d'habiter Son âme depuis Sa conception. Elles sont sur Lui, elles semblent presque Siennes. Il invoque Son Père comme s'Il était le criminel, non la victime ; Son agonie prend l'apparence de la culpabilité et de la componction. Il fait pénitence, Il Se confesse. Il fait acte de contrition d'une manière infiniment plus réelle, infiniment plus efficace que tous les saints et tous les pénitents ensemble ; car Il est pour nous tous l'unique victime, le seul holocauste expiatoire, le vrai pénitent - sans être pourtant le vrai pécheur.