Rendre visite au Saint-Sacrement

par le Cardinal Charles Journet (1891-1975)

 

 

 

« Le Seigneur, dit saint François dans son Testament, me donna une telle foi dans les églises que je priai ainsi simplement en disant : Nous vous adorons, Seigneur Jésus-Christ, dans toutes vos églises, qui sont le monde entier, et nous vous bénissons parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix. »

Plus encore que la maison du peuple chrétien, l'église est la maison du Christ. Un mystère, une présence, remplit la plus pauvre des églises catholiques. Elle est habitée. Elle ne vit pas d'abord du mouvement que lui apporte le va-et-vient des foules. Elle est elle-même, antérieurement, source de vie et de pureté pour ceux qui franchissent son enceinte. Elle possède la présence réelle, la présence corporelle du Christ, le « lieu » où le suprême Amour a touché notre nature humaine pour contracter avec elle des noces éternelles, le foyer de rayonnement capable d'illuminer tout le drame du temps et de l'aventure humaine.

Chacun peut entrer là et rencontrer personnellement, silencieusement, intimement le Jésus de l'Évangile. Chacun, quelles que soient ses ignorances, les fautes dont le souvenir peut l'accabler, ses secrètes détresses intérieures, ose l'approcher, comme jadis la pécheresse dans la maison de Simon le Pharisien. Chacun peut crier vers lui comme l'aveugle de Jéricho, et dire : Seigneur, que je voie !

Quand un homme loyal s'enquiert auprès de vous de ce qu'il doit faire pour trouver la Vérité, avant même peut-être de lui expliquer le catéchisme et les mystères chrétiens, avant aussi de le jeter dans la foule des croyants où il se sentirait comme étranger et où l'Église risquerait de lui apparaitre comme un groupe communautaire pareil à tous les autres, demandez-lui d'aller s'asseoir un moment chaque jour dans une église avec l'Évangile, à l'heure où il n'y a personne. C'est plus tard qu'il pourra comprendre que la Présence réelle est la raison d'être de la permanence de l'Église dans l'espace et le temps jusqu'à la Parousie.

Ii y a trop d'églises laides à notre époque pour qu'on puisse parler sans réticences, avec le psalmiste, de la beauté de la maison de Dieu. La beauté est ardemment désirée. Mais c'est d'autre chose qu'il s'agit quand on parle de la rencontre d'une âme avec le Christ sacramenté. Cela peut être une grande douceur, un moment de paradis. Cela peut être aussi le cri d'une misère et d'une impuissance, une sorte de lutte et d'agonie. Cela peut être encore une attaque brusque, parfois sauvage, un rayon de la Croix sanglante qui déchire l'âme dans ses profondeurs.