La hutte de Frère Jérôme

 

Lorsque Fr. Jérôme arriva chez les Pères du désert dans l'oasis d'Ouargla, on lui donna pour demeure une hutte de branchages qu'il jugea très confortable, et il s'estima heureux.

Une chose, toutefois, contrariait Fr. Jérôme ; c'était d'aller puiser de l'eau. Il était chargé tout spécialement de cette ingrate besogne. Ce qui lui rendait sa tâche pénible, c'était la longueur du trajet qu'il lui fallait parcourir pour arriver au puits. S'il y avait eu une nécessité quelconque à ce que sa hutte soit installée aux confins de l'oasis, il se serait volontiers plié à cette nécessité, mais, en vérité, il n'y en avait point ! Etait-il raisonnable que celui qui avait à puiser de l'eau, possédât la hutte la plus éloignée du puits ?

En somme, songeait Fr. Jérôme, il n'y aurait de ma part ni désobéissance, ni mauvaise volonté à transporter ma hutte ailleurs ? Je rapprocherai ma hutte de la source et personne ne s'en plaindra.

Cette résolution prise, il ne restait plus qu'à la mettre à exécution. C'était là chose facile, car Fr. Jérôme était fort, et sa demeure de branches ne pesait guère. A l'heure du crépuscule, il la mit sur ses épaules et péniblement se mit en marche.

- Me voici semblable à ma sœur tortue qui porte sa maison sur son dos, comme eût dit saint François, murmura Fr. Jérôme. Et il continua son chemin. Soudain, à sa grande stupeur, il entendit une voix qui comptait derrière lui :

- Un!... deux ! . .. trois ! Il se retourna et ne vit personne.

- Voilà qui est fort ! s'exclama-t-il, je n'ai pourtant pas rêvé ? Et il se remit en marche.

- Quatre !... Cinq !... Six !... reprit la voix...

- Hein ?... fit Fr. Jérôme que la peur commençait à gagner... On compte mes pas ? Et, pour la seconde fois, il se retourna, mais il n'aperçut que les arbres de l'oasis.

- Tant pis !... Et il avança de nouveau.

- Sept !... Huit !... Neuf !... Cette fois, Fr. Jérôme frissonna, et, d'une voix qui tremblait un peu, il demanda:

- Qui donc s'amuse à compter mes pas ? Il y eut un silence assez prolongé, puis le personnage invisible laissa tomber ces mots :

- C'est ton ange gardien !

- Mon ange gardien ? répéta F. Jérôme de plus en plus troublé, je veux bien le croire, mais pourquoi compte-t-il mes pas ?

- Parce que chacun de ces pas sera marqué là-haut. J'inscris tous les jours ce que tu fais pour aller au puits, et ta récompense sera d'autant plus belle, que leur nombre sera plus grand !

- Mais alors, dit Fr. Jérôme, je commence à comprendre ! J'allais faire une grande sottise, le Bon Dieu ne l'a pas permis et je le remercie du fonds du coeur. La voix mystérieuse s'était tue, et Fr. Jérôme murmura : puisque chaque pas m'est compté là haut, il faut que je m'éloigne du puits ! Et, tout en sueur, il emporta sa hutte bien au-delà de l'endroit où elle était auparavant.