La messe expliquée à des enfants

(d'après un sermon inédit du P. de Chivré)

Mes enfants,

La messe, la cérémonie universellement impressionnante même pour les athées : la dignité de leur tenue au cours des messes officielles trahit qu'ils savent que quelque chose de supérieur se passe ; debout, au garde à vous, par leur silence et leur immobilité ils rendent volontiers hommage à ce quelque chose de grand.

Et pourtant, il y a tant d'invisible, d'inconnu et de mystère dans ce quelque chose, que cet invisible finit par lasser en dépit des liturgies les plus brillantes, et que l'ennui de la messe devient chose courante chez nombre de nos chrétiens trop heureux de l'entendre le plus tard et la plus courte possible.

Quelque chose de grand, même de très grand, lasse et fatigue si on ne sait pas pourquoi c'est grand.

Pourquoi la messe est-elle grande mes enfants, grande par sa valeur invariable et inestimable ?

Ecoutez une histoire j'ai connu un religieux qui dut subir, sans possibilité d'anesthésie, une intervention chirurgicale douloureuse : il s'agissait ni plus ni moins de lui couper trois doigts sans l'endormir. Je vous laisse juge du martyre enduré. L'opération date de plusieurs années. Encore aujourd'hui parlez-lui de ces vilaines heures : sa figure se contracte, les yeux se remplissent de larmes, l'émotion du martyre recommence. Vous venez de lui en rendre la mémoire et par cette mémoire il continue son opération, revoit les chirurgiens, pourtant absents, revit chacun des efforts qu'il a dû fournir pour accepter, ces efforts sont pourtant finis, les moindres détails lui en reviennent, la douleur est passée et pourtant il est à nouveau une douleur vivante. Le sacrifice a été fait et pourtant en regardant le pauvre moignon de ses doigts coupés, il recommence son sacrifice et une fois de plus l'offre à Dieu ; cette douleur renouvelée, ce sacrifice réaccepté dans un corps pourtant guéri et bien portant ont été provoqués tout à coup par la mémoire. Cette faculté pour qui le passé reste un éternel présent : c'est elle qui conserve la fraîcheur d'une existence authentique à nos actes passés qu'elle ramène du fin fond de nos années aussi impressionnants de vie et de consentement qu'à leur premier instant.

La mémoire, la messe : un Mémorial de la Passion, pas un mémorial d'une scène évangélique.

A la messe le Christ ne revit pas les joies de Bethléem, la fuite en Egypte. la guérison des aveugles, la gloire du Thabor, Il ne revit que Sa Passion. Je m'explique :

Dans l'exemple précédent, je parlais à quelqu'un de son opération passée et ça le faisait pleurer, mémorial terrible qui n évoquait pour lui ni ses joies intellectuelles, ni ses joies d'homme, ma parole recréait en lui la douleur parce que les mots dont je me servais n'étaient que douleur.

A la Consécration je ne me sers pas des mots des Anges qui ont créé la joie au-dessus de la crèche, ni des paroles de Jésus qui ont fait marcher des paralytiques. Je me sers des mots dont Il s'est servi lui-même pour s'anéantir et pour annoncer non pas la résurrection mais Sa mort.

Comme pour le malade de tout à l'heure, les mots d'anéantissement opèrent l'anéantissement de Jésus glorieux, immortel, beau à ravir, bon à faire trembler de bonheur : Il arrive tel qu'il est mais anéanti j'entends par là sans la gloire visible, dissimulé derrière des apparences de pain et de vin comme les grands de la terre, les rois se dissimulent derrière un faux nom pour voyager tranquilles.

Les mots annonciateurs de la mort produisent aussi exactement leur effet : Jésus est là, glorieux mais obéissant au sens des mots, avec une intelligence, une mémoire uniquement appliquées à revoir Judas se glissant derrière les arbres des oliviers à savourer son dégoûtant baiser : dans l'Hostie Il s'applique docilement à ne penser qu'aux outrages de la Passion un par un, 1es cris, les moqueries. les menaces, les brutalités, les crachats, les fouets, les épines, la croix, les marteaux, les clous, les bourreaux avec leur attitude, leur regard, leurs gestes, Sa Mère, Sa pauvre Mère, saint Jean. tout y est et tous y sont dans cette mémoire sans bavure, et comme pour le malade de tout à l'heure, Il ne recommence pas Sa Passion mais Il l'a continue avec une rigoureuse précision, seconde par seconde, Il ne voit qu'elle dans l'hostie, Il n'évoque que des émotions de Passion : ses peurs et ses pleurs voilà vingt siècles qu'Il les éprouve et qu'Il les verse à raison de 350000 fois par jour par conséquent de quatre fois par seconde. 

C'est cela la messe et pas autre chose : le Mémorial, la continuation vivante et chaque fois actuelle dans les facultés du Christ anéanti dans l'hostie, de Sa Passion et rien que de Sa Passion : "0 sacrum convivium in quo Christus sumitur, recolitur memoria passionis ejus". - « O le banquet sacré au cours duquel le Christ reprend à son compte un par un tous les détails de Sa Passion » : Bossuet avait raison de charger son éloquence de nous rappeler que, dans nos églises, c'est tous les jours le Vendredi Saint : un homme en pleurs, un homme en sueur, un homme en sang, voilà ce qu'est chacune des hosties et ce que présente chacune des consécrations.

Quelques jours avant d'être lui-même crucifié, le vieil apôtre Pierre, entendant les rumeurs et les colères de Rome, connut une nouvelle faiblesse, il sortit de la ville pour éviter le martyre. Arrivé à la porte, Jésus portant sa Croix se dresse devant lui comme s'Il allait en sens inverse de son Apôtre :

« Domine quo vadis ? »

« Seigneur où allez -Vous ? »

« Pierre je monte à Rome pour me faire crucifier à ta place. » L'apôtre comprit la vision et cette nouvelle offrande du Christ lui donna le courage de se crucifier lui-même.

Mes enfants, lorsque le prêtre à la consécration passe devant vos yeux, élevé par les pauvres mains sacerdotales, demandez-Lui aussi : « Domine quo vadis ? Seigneur où allez-vous ? » Peut-être entendrez-vous dans votre conscience une étrange réponse : « Mon enfant, je monte à nouveau sur la pierre d'autel pour y revoir, y revivre à ta place des pleurs que tu ne veux pas verser avec moi sur tel péché, des reproches que tu ne veux pas entendre avec moi sur tel défaut, des courages et des endurances que ta légèreté préfère me voir réaliser tout seul. »

Peut-être que devant un tel spectacle d'amour, comme saint Pierre, vous reviendrez à plus de générosité en continuant par vos sacrifices la messe entendue qui continue la Passion. Ainsi soit-il.

(in Présent, 24 janvier 2004)