Souffrir dans les autres

 

Léon Bloy

 

Sais-tu mon amour, ce qu’il y a de plus dur pour l’âme, c’est de souffrir, je ne dis pas pour les autres, mais dans les autres. Ce fut la plus terrible agonie du Sauveur. Par-dessous l’effroyable Passion visible du Christ, au-delà de cette procession de tortures et d’ignominies dont nous avons déjà tant de peine à nous former une vague idée, il y avait sa Compassion, qu’il nous faudra l’éternité pour comprendre – compassion déchirante, absolument ineffable qui éteignit le soleil et fit chanceler les constellations, qui lui fit suer le sang avant son supplice, qui lui fit crier la soif et demander grâce à son Père pendant son supplice. S’il n’y avait pas eu cette compassion épouvantable, la Passion physique n’eût été peut-être pour Notre-Seigneur qu’une longue ivresse de volupté, quoiqu’elle ait été si affreuse que nous ne pourrions en supporter la vision parfaite sans mourir d’effroi.

Considère que Jésus souffrait dans son cœur avec toute la science d’un Dieu, et que dans son cœur il y avait tous les cœurs humains avec toutes leurs douleurs, depuis Adam jusqu’à la consommation des siècles.

Ah ! oui, souffrir pour les autres, cela peut être une grande joie quand on a l’âme généreuse, mais souffrir dans les autres, voilà ce qui s’appelle vraiment souffrir. 

(Lettre à sa fiancée, 7 décembre 1889)